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« Desrances » d’Appoline Traoré

Le courage d’une enfant sous les projecteurs

‘‘Desrances’’. A ce cinquantenaire du FESPACO, ce patronyme est sur presque toutes les lèvres. Depuis une première projection le 26 février au ciné Neerwaya, le film ne cesse de faire salle comble. Dans ce 3e long métrage fiction, la réalisatrice et scénariste burkinabè Apolline Traoré aborde une double problématique. D’un côté, celle de la transmission du nom et, de l’autre, les conséquences des guerres. Pendant 96 mn, des comédiens comme Jimmy Jean Louis, Naomie Jémima Nemlin, Sékou Oumar Sidibé et Delphine Ouattara emportent les cinéphiles en plein cœur de la guerre civile ivoirienne.

Après le massacre de ses parents par le régime dictatorial en place, Francis Desrances s’enfuit de son pays, Haïti. Désormais seul au monde, il s’exile en Afrique, son continent d’origine. Refugié en Côte d’ivoire, Francis se reconstruit aux cotés de sa femme Aissey et se sa fille de 12 ans Haila. Cette petite famille est, cependant, loin de satisfaire ses attentes. L’homme attend, avec impatience, un héritier. Un garçon à qui il lèguera sa boutique d’électronique. Un fils auquel il transmettra le nom de son ancêtre, le général Lamour Desrances. Après plusieurs fausses couches, Aissey tombe, enfin, enceinte du fils tant espéré au plus grand bonheur de son mari. Mais une guerre civile vient entacher ce tableau familial.

Apolline Traoré montre, alors, un Francis aux anges. A travers de gros plans, la joie transparait sur le visage de l’acteur, et le bonheur l’anime. Nuits et jours, il se consacre à la confection du berceau de son fils à naître. Au fils des séquences qui s’enchainent, Francis est dans une bulle. Baisés, toujours tactile sur le ventre de sa femme, plus rien ne compte à part son futur héritier, Najak, ancien prénom haïtien qui signifie le messager. L’obsession de Francis pour son fils transparait également lorsque ce dernier veut faire admettre sa femme à l’hôpital à deux mois de son accouchement. Selon lui, au regard des combats et l’insécurité dans le pays, sa femme serait mieux en compagnie de son médecin.

Un des acteurs principaus du film 

Dans cette situation Haila, sa fille ainée, se sent délaissée par son père. Elle veut que son père s’intéresse à elle et c’est bientôt l’occasion pour elle d’entrer en scène. Pendant un braquage de leur appartement, Aissey entre en travail. Elle est conduite, avec difficultés, à l’hôpital. La réalisatrice compte bien entretenir le suspense chez les spectateurs car, contre toute attente, la mère et le fils disparaissent sans aucune explication. On retrouve un Francis Desrances obstiné à retrouver son fils. Francis perd la tête. Il n’a plus qu’une seule envie retrouver Najak.

Face au désarroi de son père, Haila se montre courageuse. Contre vents et marées, elle reste aux côtés de son père. Couvre-feu, crises d’angoisses, fatigue, peur. Rien ne la fait reculer. A plusieurs reprises, elle sort son père de situations désastreuses. C’est l’exemple de la scène où Haila sauve son père d’une agression, du fait de sa nationalité haïtienne, en chantant l’hymne nationale de Côte d’Ivoire. Ainsi, la réalisatrice veut, sans doute, montrer qu’une fille peut être tout aussi forte qu’un garçon. En effet, Haila veut être reconnu par son père si bien que quand celui-ci loue son courage, la caméra montre une fillette sourire aux lèvres.

Le traumatisme de la guerre

Au-delà du combat féministe, matérialisé par le courage et la détermination du rôle de Haila incarné par Naomie Jémima Nemlin, Apolline Traoré peint, sur un tableau noir, les effets que peuvent susciter une guerre. En effet, pendant l’anniversaire de son beau-père, des coups de pétards réveillent en Francis les douloureux souvenirs de la crise Haïtienne de 1994. En outre, face à la présence militaire dans la ville, l’homme est pris de crises d’angoisses. De plus, un décor funeste, dans lequel prisonniers et drogués sont maîtres, font ressortir la peur et la psychose des populations. A l’hôpital, des images de morts et de blessés font froid dans le dos. Dans ce monde de meurtres, braquages et rackets, vient s’adjoindre une hausse de prix des denrées alimentaires. Le sac de riz de 5kg est vendu à 10.000fcfa.

Dans le film, rien n’est laissé au hasard. Le décor emporte en plein cœur la crise ivoirienne. Hélicoptères, cargos militaires, troupes onusiennes à tout coin de rue, impact de balles. Au milieu de tout cela, des populations déplacées et une ville transformées en véritable bunker. On se croirait dans un documentaire.

Dans cet univers dramatique, la scénariste apporte un peu de répit à son public. L’humour s’allie au drame pour montrer comment Francis Desrances est maltraité à cause sa nationalité étrangère, sans pour autant que ses bourreaux sache où se situe Haiti.

‘‘Desrances’’, c’est aussi un beau jeu d’acteur accompagné d’une musique palpitante. Du haut de ses douze années et pour une première expérience, Naomie alias Haila a su incarner son personnage. Tristesse, joies, peurs, force, courage. Autant d’états que la jeune actrice incarne à souhait dans le film. La qualité du jeu des acteurs démontre le sérieux avec lequel le casting a été fait.

Seul bémol à ce 3e long métrage d’Apolline Traoré, la disparition d’Aissey est assez brusque. Cette partie soulève de nombreuses interrogations : où est-elle ? A-t-elle été kidnappée ? Est-elle morte ? A-t-on manqué une partie du film ? Problème de narration ou de montage, il faut attendre la fin du film pour être situé.

Le moins que l’on puisse dire c’est que ce film est un bel hommage au réalisateur Idrissa Ouédraogo à qui il est dédié.

 

Samira Lydivine SAMANDOULGOU

Photographe: Germain KIEMTORE

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