No icon

Mamadou Zerbo, l’enseignant qui a brillé sur les plateaux de tournage

Le 9 janvier 2018, s’endormait celui que beaucoup connaissent sous le nom de « Sogo Sanon », le héros du film Tasuma de Kollo Daniel Sanou. Mamadou Zerbo avait 83 ans. Et si c’est cette fiction, dans laquelle il campa avec brio un ancien combattant, qui l’a révélé, le fonctionnaire retraité a joué dans plusieurs autres films dont ceux de Issa de Brahima Traoré. Le réalisateur rend hommage à l’instituteur devenu un comédien de talent. Un enseignant de la vie.

Avant-Première (AP) : Comment avez-vous connu monsieur Zerbo ?

Issa de Brahima Traoré (IBT) : Je cherchais un vieillard pour jouer dans mon film SIRABA, la grande voie. J’ai fait le casting avec plusieurs vieux mais sans avoir vraiment la figure qui m’intéressait à Ouagadougou. Je me suis déporté à Bobo Dioulasso. C’est là où j’ai rencontré Mamadou Zerbo. Il m’est apparu comme si je l’avais connu plus tôt, comme si j’avais écrit cette histoire pour lui.

AP : Sur quels films avez-vous travaillé avec lui ?

IBT : J’ai travaillé avec lui sur SIRABA, la grande voie et Le monde est un ballet. Entre ces deux films, j’ai travaillé avec lui sur « TASUMA » de Kollo Daniel Sanou où j’étais premier assistant réalisateur.

AP : Quel genre d'acteur était-il sur votre plateau de tournage ?

IBT : Je ne sais plus, le définir comme acteur. Oui, pourtant il l’était. Le définir comme un coach visant à améliorer et son jeu et le jeu de son partenaire, oui il le faisait.

C’est vrai qu’il n’avait pas joué dans un film à ma connaissance, mais sa qualité d’écoute, ses forces de propositions et sa disponibilité à toute épreuve, ont fait de lui un grand acteur dans mon film.

Quand il jouait une scène, après avoir fini de jouer la scène, il venait vers moi. « Es-tu vraiment satisfait de notre jeu, je suis prêt à reprendre ! » Inlassablement, je lui répondais « c’est parfait, on passe à la suivante. »

Il y’avait dans le scenario (NDLR : scénario du film Siraba), les destins de deux vieillards entremêlés, l’un chef spirituel et l’autre chef de village. Mamadou a su donner à ce chef de village toute la splendeur et du coup a rehaussé le niveau du jeu de son partenaire, le chef spirituel.

Vu la qualité de son jeu, je n’ai pas hésité à le faire venir à Ouagadougou pour mon deuxième long-métrage : « Le Monde est un ballet ». Il  devait jouer dans un décor fantastique éloigné de toute vie, un décor constitué de rochers majestueux. Il devait jouer le rôle d’un ermite. Un ermite doué de l’art divinatoire. Un petit rôle comme on aime à le dire au cinéma, mais c’était un grand rôle pour moi, car de lui dépendait le choix du héros.

AP : Comment avez-vous appris sa disparition ? Était-il souffrant ? 

IBT : Toute grande personne souffre de quelque chose. Il a eu une longue vie, une carrière d’instituteur, une deuxième carrière, celle d’artiste comédien. Il portait les stigmates de la vie. Je l’ai vu l’année dernière, il était venu au BBDA. J’étais quand même loin d’imaginer que c’était la dernière fois…

AP : Quelle était sa conception du cinéma ?

IBT : C’est vrai, je ne lui ai jamais posé cette question. Mais de son jeu apparaissait une certaine noblesse du cinéma, la rencontre de la réalité et du jeu. Le jeu devait rencontrer la réalité, se dissoudre à l’intérieur de cette réalité pour atteindre la vérité.

Il était instituteur, dans son jeune âge. Le cinéma devrait éclairer la conscience de la jeune génération tout comme l’école.

AP : Qui était-il en dehors du comédien ?

IBT : Un père et un grand père à la retraite. Qui vivait bien sa retraite, entouré de sa petite famille. Qui n’hésitait pas à rendre service dans le quartier où il vivait, comme il rendait service au cinéma quand on lui faisait appel.

AP : Que représente, pour vous, sa disparition ? Que retenez-vous de l'homme et du comédien ? 

IBT : Toute disparition est une perte. Sa disparition m’a touché beaucoup comme celle de notre « maestro » national, Idrissa Ouédraogo. Qu’ils reposent en paix. Je retiens de lui un homme jovial, prêt à donner le meilleur de lui-même. De la comédie, il en fait un art, un art pas pour gagner de l’argent mais un art pour servir, conscientiser, instruire les gens, et construire un homme nouveau, un monde nouveau.

AP : Aviez-vous d'autres projets en vue avec lui ?

IBT : Pas dans l’immédiat, je n’écris pas pour un comédien. J’écris pour la beauté de l’histoire. Si l’histoire est finie et que je dois tourner, c’est en ce moment que je me mets à la recherche des comédiens. Et si dans mon histoire, il y’a un rôle de « vieux » je savais où le trouver… Ça été le cas après « Siraba, la grande voie », avec « Le monde est un ballet ». J’ai su où le trouver.

Maintenant qu’il n’est plus, c’est une grande perte pour le cinéma burkinabè et le monde de la culture. Des hommes comme Mamadou Zerbo, on en trouve. Des hommes de la carrure de Mamadou Zerbo, de l’humeur et de la grandeur d’âme, de l’humanisme on en trouve pas… Oh qu’il avait de l’humour, ce sourire au coin de la bouche, l’air malicieux, on sentait qu’il était heureux, qu’il avait des leçons à porter au monde ; ces leçons de chose que l’âge et l’expérience lui avaient donné. Un baobab…

Cette image qui me revient en tête, cette première image du film « Siraba » où, mort encore, il veillait sur les ruines de son village anéanti.

Mort aujourd’hui, il veille sur le cinéma Burkinabè, ce cinéma qui lui était cher, très cher.

 

Entretien réalisé par Annick Rachel KANDOLO

Comment As:

Comment (0)