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Chloé Aïcha Boro/Letterier

Une écrivaine derrière la caméra

A l’annonce de son nom en tant qu’Etalon d’or de Yennega dans la catégorie documentaire, Chloé Aïcha Boro/Letterier semble plus que surprise. Toute tremblante, elle quitte sa chaise au milieu de ses collègues et rejoint le podium pour recevoir son prix. La cérémonie de clôture du 26e FESPACO finie, elle reçoit quelques félicitations avant de répondre, l’œil pétillant, aux questions de journalistes. C’est sûr, ce prix, décerné au film « Le loup d’or de Balolé », permet aux « gens de cette carrière en plein cœur de Ouagadougou de sortir du hors-champs social ». Et c’est une victoire pour cette femme de lettres, mais aussi, et désormais, de l’image.

« Bonsoir à tous ! Merci d’être là, aussi nombreux, pour la projection de mon film, ‘‘Le loup d’or de Balolé’’! » A l’audition de cette phrase, un rire parcourt la dizaine de cinéphiles présents, en cette après-midi de mi-FESPACO, dans la salle de projection du théâtre Koamba Lankoandé du Centre National des Arts, du Spectacle et de l’Audiovisuel (CENASA). Avec ces quelques mots, Chloé Aïcha Boro/Letterier s’est dévoilée, telle qu’elle est. Franche et pleine d’humour. Des traits de caractères perceptibles dans les œuvres de celle qui a, d’abord, empoigné la plume pour raconter des histoires.

L’aventure devient publique en 2006. Chloé Aïcha Boro/Letterier signe son entrée dans le monde des écrivains du Burkina Faso. Alors étudiante en Lettres Modernes à l’Université de Ouagadougou, elle est lauréate d’un concours littéraire et publie, dans la foulée, ‘‘Paroles d’orpheline’’. Ce premier roman, aux relents autobiographiques, est l’expression d’une nécessité. Elle confie à l’époque : « Quand j’étais gamine, je me sentais rejetée par mon entourage, surtout mes tutrices ; et il m’arrivait aussi d’écoper de punitions pour des fautes que je n’avais pas commises. J’avais besoin de parler, de me confier pour diminuer ma peine. L’écriture est devenue une bonne confidente, un abri, un refuge. » Quand, quelques années plus tard, elle découvre l’écriture romanesque et bien avant à travers des écrivains comme Ahmadou Koné ou Cheickh Amidou Kane, le lien avec ses écrits d’orpheline se fait. Rassemblés avec une belle part d’imagination, ils racontent l’histoire d’une enfance difficile puisant dans son vécu personnel. Le livre est salué par le Prix littéraire Naji Naaman au Liban en 2007. Au moment où ‘‘L’œil du bouc’’, son deuxième livre, sort, Aïcha Boro ressent le besoin d’élargir ses horizons.

« … Je suis une amoureuse des lettres mais aussi des images, des belles images. »

Pendant qu’elle termine ses études universitaires, la jeune écrivaine fait la journaliste pour les revues La voix du Sahel et Le Marabout. En plus, elle réalise et présente des émssions sur la radio Gambidi et anime, aussi, une émission sur l’agriculture, dénommée « Tv Koodo », sur les antennes de la télévision nationale. D’ailleurs, ce programme reçoit un prix aux Galian, les trophées des meilleures productions télévisuelles du Faso. Mais cela ne suffit pas à de Chloé Aïcha Boro pour s’exprimer. Et puisque le monde l’image ne lui est pas étranger, elle s’en saisit et le justifie en ces termes : « La littérature est un outil formidable et assez complet. Mais elle peut avoir ses limites dans le sens où il y a des choses qu’on peut avoir besoin de montrer visuellement et avec elle, on n’a pas le recours au visuel. De ce point de vue, le cinéma s’avère une sorte de complément formidable. En fait, je suis une amoureuse des lettres mais aussi des images, des belles images.»

Photo  de Aïcha Boro, extraite du site Ouest.fr 

C’est ainsi qu’en « forçant les choses car n’ayant pas fait d’études de cinéma », elle réalise, en 2009, ‘‘Echange de bons procédés’’ sa première fiction court métrage. S’en suivront son premier documentaire court métrage ‘‘Sur les traces de Salimata’’, ‘‘Farafin ko’’ en 2014 (grand prix du documentaire au festival Africlap de Toulouse et grand prix long métrage au festival international du documentaire de Blitta au Togo), en coréalisation avec Vincent Schmitt, ‘‘ France au revoir, le nouveau commence triangulaire’’, 2017, (Prix du meilleur documentaire long métrage au festival Vues d’Afrique au Canada) et ‘‘Le loup d’or de Balolé’’ en 2019. Ce documentaire qui reçoit, pour la première fois, l’Etalon d’or dans cette catégorie au FESPACO, est une plongée dans une carrière en plein cœur de Ouagadougou, pour faire connaissance avec ce monde de plus de 2 500 âmes ignoré mais bien réel. « C’est une mise en lumière d’un « hors-champ social » confit la réalisatrice. Après la biennale du cinéma africain, Le dernier né de Aïcha Boro a reçu, cette année, une mention spéciale du jury du festival Vues d’Afrique de Montréal. Tout en continuant d’en faire la promotion, elle a déjà fait les repérages de son prochain film. Celui-ci sera comme un prolongement de sa dernière sortie littéraire.

En effet, en septembre 2018 en France, l’auteure publie ‘‘Notre jihad intérieur’’, sa troisième œuvre littéraire. Elle est inspirée des attentats de l’hyper carsher à Paris. « J’ai fait une grande partie de mon enfance dans une famille musulmane où … il n’était absolument pas question de prendre des armes contre qui que ce soit. Je suis Coulibaly de par ma mère. C’est mon matronyme et non mon patronyme. J’ai donc eu besoin de prendre la plume pour aller explorer cette matrice spirituelle pour voir un peu cet héritage anthologique qu’elle nous laisse. » Explique-t-elle.

Entre la plume et l’image, la maman de trois enfants refuse de privilégier l’une ou l’autre car, dit-elle, ces deux instruments sont, plus que jamais, à sa disposition pour raconter, questionner son monde.

 

Annick Rachel KANDOLO

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